LES 100 ANS DU CINEMA RUSSE

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LES 100 ANS DU CINEMA RUSSE

Message  jimmyolsen le Mer 6 Aoû - 12:04:40



En 2008, le cinéma russe célèbre son centenaire. Son histoire a commencé avec la sortie du film "Stenka Razine" de Vladimir Romachkov, produit par Alexandre Drankov, où une bande de comédiens amateurs a joué un épisode de la célèbre chanson russe dédiée à ce cosaque, à savoir celui décrivant le moment où il jette dans la Volga une belle princesse. Au lieu d'une actrice en chair et en os, c'est une poupée qui fut jetée à l'eau, et la "Volga" fut filmée dans un étang à proximité de Saint-Pétersbourg.
Le cinéma russe est né presque en même temps que le cinéma européen et les premiers temps de son existence, il ne différait presqu'en rien des autres produits cinématographiques de l'époque. On y trouvait mélodrames hystériques, femmes fatales du style de la célèbre actrice du cinéma muet Vera Kholodnaïa, passions, assassinats et trahisons. Le cinéma français était alors sans doute le seul à se distinguer par une certaine originalité, et ce, grâce au génie du grand inventeur Georges Méliès.
Dans les années 10 du XXe siècle, la situation a commencé à changer. Hollywood est né aux environs de Los Angeles, et petit à petit, le centre de la cinématographie mondiale s'est enraciné aux Etats-Unis. Les premiers westerns et comédies, puis les premiers chefs-d'oeuvre sérieux du cinéma muet, tels que "Naissance d'une nation" et "Intolérance" de David Griffith, ont vu le jour.
La révolution russe, la chute de l'autocratie et le départ d'une société nouvelle ont communiqué au cinéma russe une incroyable énergie. En quelques années, les documentaires puis les films de fiction russes ont bouleversé le monde. Jusqu'à nos jours, le film génial "Le Cuirassé Potemkine" de Sergueï Eisenstein fait partie du Top-10 des meilleures oeuvres cinématographiques de l'histoire. A Hollywood, Eisenstein fut accueilli en triomphateur. Charlie Chaplin et Douglas Fairbanks considéraient comme un honneur de pouvoir serrer la main à ce révolutionnaire de la forme. La reine du "rêve américain" Mary Pickford écrivait que si le style du cinéma russe l'emportait, les vedettes ne seraient plus bonnes à rien, car elles seraient remplacées par de nombreux figurants.
L'actrice a très bien senti quelles étaient les particularités du film soviétique russe, qui misait sur le mouvement des masses et la création d'une nouvelle mythologie.
C'est à cette époque-là que commença la concurrence tacite entre les deux grandes écoles cinématographiques, la soviétique et l'américaine. Les Soviets ont offert au monde "La Terre" d'Alexandre Dovjenko, "Tchapaïev" des frères Vassiliev, "La Mère" de Vsevolod Poudovkine, et Hollywood a engendré le phénomène Charlie Chaplin. Mais l'Amérique n'a su répondre efficacement à la percée russe qu'avec l'arrivée des dessins animés de Walt Disney. Cependant, rares sont ceux qui savent que la Russie a elle aussi mis au monde un réalisateur génial de films d'animation.
Si Disney a placé sur l'écran une charmante image plate, l'ingénieur russe Alexandre Alexeïeff, lui, a inventé son propre procédé de gravure animée. Sans s'engouffrer dans les détails techniques, on peut dire seulement qu'il s'agit d'une image en relief qui apparaît sur l'écran, une image vivante. C'est le film "Une nuit sur le mont chauve" (1932) qui est considéré comme le point culminant de son oeuvre. Si les Russes avaient su se rendre compte à l'époque de l'esprit novateur de cette invention, l'animation soviétique aurait pu égaler sa cousine américaine, mais - hélas! - le miracle ne s'est jamais produit... Aujourd'hui, c'est le talentueux Iouri Norstein qui développe la technique d'Alexeïeff et sa manière.
L'arrivée du son a définitivement consolidé le leadership mondial du cinéma américain. Hollywood a offert au monde le genre de la comédie musicale. La comédie musicale soviétique a choisi d'imiter celle d'outre-Atlantique. Le metteur en scène Grigori Aleksandrov réalisait des comédies chantantes "à l'américaine", et les films cultes de l'époque tels que "Les Joyeux garçons" et "Volga-Volga" ont réussi, dans les années 1930, à combler le vide et à masquer l'isolement du cinéma soviétique.
C'est à la veille de la Seconde Guerre mondiale que la machine de propagande cinématographique s'est définitivement formée. On eut alors "Les Marins de Kronstadt" d'Efim Dzigan, la trilogie de Maxime de Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg, "Le député de la Baltique" d'Alexandre Zarkhi et Iossif Kheifitz, l'épopée de Lénine de Sergueï Ioutkevitch, "Souvorov" de Vsevolod Poudovkine... Il serait cependant faux d'affirmer que le cinéma soviétique était de mauvaise qualité. Le film soviétique était un produit idéal qui s'inscrivait dans l'époque. Il inspirait des sentiments purs et vivants, il montrait le monde tel qu'il devait être et non tel qu'il était. Tout comme le cinéma allemand de ces années, le cinéma soviétique présentait un spectacle puissant, bien que pathétique et brûlant d'idéologie. Face à ces "rochers de l'esprit", les films hollywoodiens semblaient être très terre-à-terre, comme des bandes dessinées plates.
Seule la défaite de l'Allemagne et le déclin progressif de l'empire soviétique qui l'a suivie ont permis à Hollywood de récupérer la palme du cinéma mondial. Mais cette période a tout de même été marquée en URSS par une série de chefs-d'oeuvre incontestables, tels que le drame lyrique "Quand passent les cigognes" de Mikhaïl Kalatozov (1957, Palme d'Or au Festival de Cannes), l'épopée monumentale "Guerre et Paix" de Sergueï Bondartchouk ou bien l'adaptation à l'écran des "Frères Karamazov" par Ivan Pyriev.
Si l'on jette un regard sur le cinéma mondial, on verra, par exemple, que la différence entre la saga criminelle "Le Parrain" de Francis Ford Coppola et des films comme "La hauteur" d'Alexandre Zarkhi, "Une histoire simple" de Iouri Egorov ou "Neuf jours d'une année" de Mikhaïl Romm est indiscernable: il s'agit dans tous ces cas de films "sectoriels". Coppola relate en détail le travail et la vie quotidienne de la mafia américaine, et les cinéastes soviétiques évoquent le travail et la vie quotidienne d'ouvriers, de kolkhoziens et de scientifiques.
Petit à petit, certaines conditions se sont formées au sein du cinéma soviétique pour que des oeuvres absolues y voient le jour. Ce sont les films d'Andreï Tarkovski, de Gleb Panfilov et d'Alexeï Guerman qui ont été les premiers fruits de cette nouvelle vague. Reste à deviner comment la structure rigide du cinéma idéologique desservant le parti communiste, ce "brontosaure" de l'époque, a laissé la liberté apparaître sur l'écran. Il s'agissait probablement d'un mécanisme d'exclusion semblable à celui qui avait permis à Leni Riefenstahl de créer ses chefs-d'oeuvre sous le régime nazi. La liberté dans laquelle flottent les films de Tarkovski est fascinante aujourd'hui encore. Ce n'est pas un hasard si l'étoile la plus éclatante du firmament cinématographique mondial actuel, le Néerlandais Lars von Trier, a choisi Tarkovski comme maître. Von Trier a souvent avoué avoir visionné plus de vingt fois son film "Le Miroir", qu'il aurait appris par coeur comme une prière.
Le dernier film de la société soviétique et premier de l'époque gorbatchévienne, "Le Repentir" de Tenguiz Abouladze, se classe dans cette même série de victoires de l'esprit. C'est une saga de la mort de la beauté, de la terreur et de la disparition des choses sacrées.
La désintégration de l'URSS, charnière d'une nouvelle époque, aussi violente qu'elle fût, n'a pas trop ébranlé la perfection esthétique atteinte vers la fin du XXe siècle. Au contraire, les coryphées du cinéma russe ont été plutôt inspirés par la levée de la censure. La trilogie d'Alexandre Sokourov sur la nature du pouvoir ("Moloch", "Le Taureau" et "Le soleil") regorge de jeune puissance artistique, et son film exceptionnel "L'Arche russe", réalisé en un seul plan séquence, sans aucune coupure, a rencontré un grand succès dans le monde entier. Ce film élitiste, sans se rapprocher d'un seul pas du large public, a su néanmoins engendrer quelques millions de dollars de recettes.
Le caractère unique du cinéma russe a été confirmé encore tout récemment par les films d'Andreï Zviaguintsev "Le retour" (Lion d'Or du Festival de Venise) et "Le Bannissement", mais aussi par les chefs-d'oeuvre d'animation d'Alexandre Petrov tels que "Le Vieil homme et la Mer" (oscarisé). Toutefois, le cinéma américain est toujours très avancé par rapport à son "concurrent" russe. Les sommes colossales investies par les Américains dans leurs films, le culte des stars et le grand professionnalisme hollywoodien ont engendré des films phénoménaux. Citons le fameux "Titanic" de James Cameron ou "La Guerre des étoiles" de George Lucas.
La Russie se pose aujourd'hui la question de savoir si elle doit ou non imiter les Américains. Les spécialistes sont divisés sur ce problème.
D'une part, le grand succès de la superproduction "Night Watch" de Timour Bekmambetov et les recettes qu'elle a récoltées en Russie témoigne du fait que les Russes peuvent eux aussi réussir sur le terrain de leur adversaire (d'autant qu'après le succès de ce film, Bekmambetov a été invité à travailler à Hollywood). Mais d'autre part, la victoire inattendue de la jeune réalisatrice Valeria Gaï-Guermanika au dernier Festival de Cannes, avec son film "Ils mourront tous sauf moi" (Mention spéciale Caméra d'Or, catégorie "Un certain regard"), donne un autre signal, montrant que la Russie est capable d'imposer sa propre vision des choses et ses procédés originaux.
Si le cinéma américain offre à son spectateur une vie corporelle, injectant de l'adrénaline dans ses veines, si le cinéma chinois fascine par la beauté de l'existence et le cinéma européen présente des sentiments mûrs, les films russes, quant à eux, sont toujours voués à faire appel aux racines sociales de l'homme et à signaler au monde les imperfections de l'ordre mondial. La culture russe classique suivait cette voie, et le cinéma russe l'a également empruntée. "Embrouiller" le spectateur et non le divertir, voilà en quoi consiste sa mission. La Russie est un éternel fournisseur de malaise.
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