Ethnopsychiatrie: actualité, spécificité, définitions

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Ethnopsychiatrie: actualité, spécificité, définitions

Message  jimmyolsen le Sam 23 Aoû - 14:05:45



Durant ces dix dernières années, on a vu éclore un nouveau paradigme dans les sciences humaines francophones : l'ethnopsychiatrie. Ce n'est pas la première fois que, entre dix à vingt ans après une arrivée massive d'immigrants, la psychiatrie occidentale produit une sous-discipline mâtinée d'anthropologie et de psychiatrie. Des programmes de recherche comparables sont en effet apparus après guerre, durant les années 50-60, aux États-Unis et au Canada, les années 70 en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Hollande, fleurissent de nos jours en Italie, en Suisse, en Belgique Aux États-Unis, ils ont emprunté - signe des temps ou inspiration locale - des directions théoriques particulières, empiriques et classificatoires : d'abord Folk-psychiatry, puis Transcultural ou Cross cultural psychiatry, Medical anthropology. Autre signe des temps, autre inspiration locale : en France, sitôt qu'elle s'est développée de manière clinique, l'ethnopsychiatrie s'est vue violemment conflictualisée, comme si l'on avait cherché à la faire entrer de force dans un débat politique déjà piégé : communautés ou République, culturalisme ou universalisme. Rien n'est plus éloigné de son inspiration que cet état de guerre !
Depuis cinq ans, à l'Université de Paris 8, au sein de l'UFR de Psychologie, le Centre Georges Devereux est un lieu expérimental de médiation entre pensée scientifique et pensées rapportées par les populations migrantes. Et "médiatiser" signifie d'abord reconnaître les incompréhensions, les désaccords, les oppositions, les conflits, les bonnes et les mauvaises raisons de se honnir - les reconnaître et les désigner ! C'est ensuite prendre le pari d'une paix acceptable, de l'apprentissage possible d'une vie en commun.
Il faut d'abord remarquer que l'ethnopsychiatrie est fragile, on pourrait presque la proclamer provisoire, du fait de l'ambiguité, de la duplicité que l'on attribue d'emblée au chercheur ou au praticien de cette discipline. Est-ce un ethnologue ? Un anthropologue ? Si c'est le cas, pourquoi distinguer un nouveau paradigme ? Peut-être une simple spécialisation en anthropologie, alors? Ou s'agirait-il plutôt d'un psychiatre averti ? D'un psychologue bilingue ? Difficile ! Les prémisses de la psychiatrie sont en opposition avec celles des thérapeutes traditionnels auxquels s'intéresse l'ethnopsychiatrie. Peut-être un ethnologue qui agirait, plutôt que d'observer ; un psychiatre sceptique envers ses propres objets
Ces questions, ces apparentes incohérences se matérialisent dans la vie professionnelle. Ethnopsychiatre, est-ce un métier ? Quel type de métier? Un chercheur ? En médecine ? En anthropologie ? En psychologie ? Si c'est le cas - comme pourrait le laisser penser l'exemple de Devereux, par quels pairs va-t-il être évalué ? Au sein de quelle équipe pourra-t-il s'épanouir ? Ou bien l'ethnopsychiatre est-il un clinicien ? Un psychiatre (comme Henri Collomb), un psychologue ou un psychanalyste (comme Geza Róheim) ? Mais qu'est-ce qu'un psychiatre faisant profession de scepticisme sur sa propre discipline ? Qu'est-ce qu'un psychanalyste qui serait nécessairement amené, dans son travail clinique, à utiliser des théories, des modalités d'intervention considérées « irrationnelles », "infantiles" ou même "névrotiques" par ses pairs ? De fait, les réalités professionnelles ont souvent conduit les ethnopsychiatres à contourner la spécificité de leur champ; à s'engager dans des carrières d'anthropologues, de psychiatres ou de psychologues, présentant leurs recherches en ethnopsychiatrie comme résultant simplement d'une curiosité personnelle(1). Mais l'ethnopsychiatrie, en tant que discipline, n'a d'intérêt que pour autant qu'elle est spécifique, qu'elle ne devient ni une anthropologie des thérapies « traditionnelles » de la folie ni une psychiatrie culturellement éclairée.
Georges Devereux est peut-être le seul, et dans la dernière partie de son uvre seulement, à avoir défendu la spécificité d'un champ original :
"En tant que science interdisciplinaire, l'ethnopsychiatrie se doit de considérer conjointement les concepts clefs et les problèmes de base de l'ethnologie et de la psychiatrie. Elle ne saurait se contenter d'emprunter les techniques d'exploration et d'explication de l'une et l'autre de ces sciences. Les sciences véritablement interdisciplinaires sont les produits d'une fécondation réciproque des concepts clefs qui sous-tendent chacune des sciences constitutives (2)."
Il n'y aurait donc d'ethnopsychiatrie à proprement parler que spécifique, nouvelle discipline s'obligeant à l'interdisciplinarité de peur de se voir condamnée à la banalité. Une discipline, comme le dit Devereux, contrainte à reposer les problèmes initiaux, à réévaluer les questions primordiales, tant celles de l'anthropologie que celles de la psychiatrie (3). Sans cela, l'ethnopsychiatrie n'a aucune raison d'exister -c'est d'ailleurs ce que lui opposent sans cesse, et avec raison, anthropologues et cliniciens : "démontrez que vous apportez de nouvelles propositions aux questions fondamentales de notre discipline ou disparaissez- fondez vous dans le décor!".
À l'issue du travail accompli depuis une bonne vingtaine d'années par l'équipe que j'anime, je proposerai les définitions suivantes. J'appelle ethnopsychiatrie :
1. Une discipline qui se donne pour objet l'analyse de tous les systèmes thérapeutiques ; tous, sans exclusive ni hiérarchie, qu'ils se revendiquent « savants » (4 ) ou qu'ils se présentent comme spécifiques d'une communauté -ethnique, religieuse ou sociale. L'ethnopsychiatrie se propose de les décrire, d'en extraire la rationalité propre et surtout de mettre en valeur leur caractère nécessaire (5). Cette discipline revendique une scientificité spécifique du fait que, envisageant les systèmes thérapeutiques comme "propriété" de groupes, elle cherche à démontrer ses hypothèses en inventant des méthodes permettant aux représentants de ces groupes de se prononcer sur leur validité.
2. Une discipline qui se propose d'éprouver les concepts de la psychiatrie, de la psychanalyse et de la psychologie aux risques des théories des groupes dont elle étudie les dispositifs thérapeutiques. Elle ne prend donc pas parti dans les éventuelles querelles opposant les tenants d'une validité universelle de la pensée -des concepts psychanalytiques, des entités nosographiques de la psychiatrie, des concepts issus des recherches en psychologie cognitive- et les tenants d'un « relativisme culturel ». Toutes ces pensées l'intéressent et bien d'autres encore ! Elle se veut créatrice de tensions. Elle se contente d'inventer des méthodes destinées à mettre ces théories à l'épreuve des réalités culturelles et cliniques qu'elle observe.
3. Une pratique clinique innovante qui tire les leçons des hypothèses et des conclusions des points (1) et (2), cherchant à intégrer dans son dispositif :
• les solutions techniques qu'elle a su identifier dans son investigation des systèmes thérapeutiques,
• les innovations auxquelles elle est parvenue dans sa discussion des concepts de la psychiatrie, de la psychanalyse et de la psychologie,
• des évaluations spécifiques se référant tant aux normes habituelles de la rationalité scientifique qu'à celles des groupes et des communautés dont sont issues les personnes qu'elle prend en charge.
Cette pratique clinique est destinée à intervenir dans des situations de désordre que l'on peut repérer comme « psychologiques », "sociaux", « culturels » ou "institutionnels".
Si l'on admet cette définition, on voit alors apparaître une profession ayant ses spécificités. On comprend que, dans sa pratique, un ethnopsychiatre ne peut en aucun cas se comporter comme un psychothérapeute membre d'une "école" - école qui détiendrait la vérité sur la nature du mal et la classification des malades et qui en aurait déduit ses dispositifs thérapeutiques, de ce fait désormais intangibles. Un thérapeute formé à l'ethnopsychiatrie ressemble davantage à un chercheur, s'informant activement d'une réalité « naturelle » -je veux dire : existant hors de lui-. Il procède à des investigations sur les procédures de soin réelles et concrètes inventées par les populations. Il tente de les appréhender, parfois d'en expérimenter certains aspects au travers de dispositifs spécifiques. Il s'agit donc d'un nouveau métier, ressemblant à la fois à celui d'un chercheur naturaliste (comme peut l'être, par exemple, celui de l'éthologiste) et d'un chercheur de laboratoire fabriquant des dispositifs complexes destinés à contraindre le monde à lui répondre.
Une telle discipline, n'ayant plus aucune raison de singer les attitudes des « sciences dures », s'éloignera du coup de la pratique d'une médecine normative dans ce qu'elle a de plus fruste -qui agit par coups de force qu'elle fait passer pour des exigences de la raison (6)- pour se rapprocher de la part la plus créatrice de la médecine et de la psychologie : celle de la recherche fondamentale.
Conséquences déontologiques
Du coup, le patient perd ipso facto sa position d'objet, d'être étrange et mou qu'il faut traverser jusqu'à apercevoir les éléments qui nous intéressent en lui. Plus question "d'interpréter" son fonctionnement à partir d'une théorie. Il devient dès lors partenaire obligé (7), indispensable alter ego d'une recherche entreprise en commun. L'ethnopsychiatrie a pris l'habitude de repenser avec le patient tant sa souffrance singulière que les théories qui l'ont contenue, construite, élaborée Généraliser la logique de l'ethnopsychiatrie à tout patient, quelle que soit son origine, amènerait à ne jamais hésiter à le penser « construit » comme "cas"; à postuler que cette fabrication le concerne et l'intéresse.
Promu informateur pour le coup, le patient est invité à discuter les observations de ses thérapeutes, à argumenter leurs hypothèses, à partager, enfin, la responsabilité du traitement dès lors élaboré en commun. Ainsi conçue, l'ethnopsychiatrie engendre par une sorte de procès naturel une rigueur éthique car elle ne se soumet pas aux règles déontologiques comme à une contrainte externe. L'obligation du partage des interprétations avec le patient, la construction de la "vérité" au décours d'un dialogue contradictoire auquel il participe réellement, font partie de ses postulats théoriques et donc de sa pratique clinique habituelle.
notes
[1] Il va de soi que les recherches en ethnopsychiatrie apportent des dimensions essentielles, tant à l'anthropologie qu'à la psychiatrie qui, d'ailleurs ne demanderaient pas mieux que de l'annexer. C'est le statut de la discipline elle-même qui pose problème et non l'intérêt des recherches - la réélaboration dans le sens culturaliste du DSM-IV est là pour rappeler l'intérêt fondamental, originel pourrait-on dire, des psychiatres pour l'ethnopsychiatrie.
[2] G. Devereux, Essais d'ethnopsychiatrie générale, Paris, Gallimard, 1970, p. 1-2.
[3] « Je voudrais conclure en rappelant que ce que l'on pourrait appeler “la psychiatrie exotique” ne date pas d'hier. Le voyage psychiatrique de Kraepelin autour du monde eut lieu il y a plus de 60 ans. Cette pratique “exotique” continue d'être pratiquée, d'innombrables publications lui sont consacrées chaque année. Mais l'exotisme n'est pas une ethnopsychiatrie au sens propre du mot, tout comme un guide de musée n'est pas un traité d'archéologie ou d'histoire de l'art. Il ne peut y avoir d'ethnopsychiatrie authentique sans une épistémologie, une méthodologie, une technique, une théorie qui lui appartiennent en propre. » G. Devereux, Préface au numéro « Ethnopsychiatrie » de la revue Perspectives psychiatriques, 1975, IV, n°53, p. 253.
[4] Je ne désigne évidemment pas par là leur validité scientifique mais le fait que ces systèmes prétendent découler de l'observation scientifique d'une certaine « nature ».
[5] « Nécessaire », par opposition à « contingent ».
[6] Par exemple en disqualifiant les systèmes thérapeutiques de populations entières.
[7] Dans les deux sens du mot « obligé » : « obligatoire » et « contraint ».
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