LE CHOC RUSSE - Part. II

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LE CHOC RUSSE - Part. II

Message  kostas66 le Ven 12 Sep - 16:32:58



ANALYSE DE L’HISTOIRE DE L’UNION SOVIETIQUE

Pour bien comprendre la situation qui a prévalue en Russie dans l’immédiat après URSS, il faut remonter à la révolution d’octobre 1917. En effet, les événements de 1917 ont façonné l’Union soviétique et la crise du début des années 20 a conditionné la mise en place d’une structure décriée par Léon Trotsky et Lénine, entre autres, qui allait à l’encontre du socialisme tel que définit par ces deux derniers.

Nous ne reviendrons pas sur la révolution en elle-même, mais partirons plutôt du bilan de celle-ci. Il est clair, dès 1918, que le régime bolchevik était incapable de prendre conscience que la Russie était entrée seule sur le chemin révolutionnaire ; ne reposait pas sur une assise sociale, ni sur une infrastructure économique fiable. En effet, deux facteurs aveuglaient les dirigeants bolcheviks : leur conception internationaliste, qui leur interdisait de concevoir l’évolution dans le stricte cadre russe, et la persistance d’une agitation sociale en Europe, principalement en Allemagne, où on attendait le renversement de la République de Weimar. Au niveau social, les ouvriers ont tenu un rôle de premier plan lors de la révolution d’octobre et fournis les cadres de l’armée rouge dans la lutte contre les troupes tsaristes et européennes (françaises et anglaises, principalement) qui étaient intervenues dans le Caucase, ainsi qu’à une administration en profonde mutation. Ce conflit a prélevé un lourd tribut en hommes et en femmes dans leurs rangs, et a conduit à la famine (puisqu’il n’y avait plus personne pour cultiver et pour produire dans les usines). Cela a provoqué un exode vers la campagne pour y aller chercher sa subsistance. Il est en effet clair que la fonction gouvernementale et l’armée a fait fondre les rangs ouvriers, ce qui a fait que la base sociale du régime a été épuisée. Quant à l’infrastructure économique, elle a été détruite par la guerre contre l’Allemagne (de 1914 à 1917) et par l’absence de capacités du prolétariat à gérer les usines où ils travaillaient, d’où une paralysie de l’appareil productif. Cela a posé un problème idéologique aux bolcheviks, puisque selon la théorie marxiste, l’infrastructure devait déterminer la superstructure, et qu’en réalité, c’était la superstructure qui était en train de déterminer l’infrastructure. Donc, le régime bolchevik se trouvait devant la réalité suivante : il n’avait plus de base sociale solide, donc, ils avaient à faire face à une « dictature dans le vide ».

La seconde partie de l’explication du concept de « dictature dans le vide » tient dans la place des ouvriers dans le régime même. En 1919, les soviets avaient perdu l’exercice du pouvoir à cause du niveau exécrable de l’instruction et de l’éducation des masses. Il ne faut pas perdre de vue qu’à cette époque là, le peuple russe était terriblement arriéré. En clair, au lieu d’être des organes de gouvernement dirigés par les ouvriers, les soviets étaient plutôt dirigés par une intelligentsia de fonctionnaires issue des rangs du prolétariat. De ce fait, le Parti communiste contenait une minorité de travailleurs qui se substituait aux masses. Il n’y avait plus de dictature du prolétariat, mais une dictature du Parti, ce que Lénine et Trotsky dénonçaient sans cesse, et ce dont se félicitait Staline. Il n’y avait plus de dictature du prolétariat, mais une dictature d’un Parti sans base sociale. Donc, l’avant garde du Parti reposait sur du vide.

Dans ce vide, l’administration vint s’infiltrer. En effet, les administrations industrielles se sont affirmées et les nombreux fonctionnaires de l’ancien régime tsariste habitèrent très vite leurs anciens locaux centraux et régionaux. Trotsky a reconnu également que « la démobilisation d’une armée rouge de 5 millions d’hommes et de femmes devait jouer dans la formation de la bureaucratie soviétique un rôle considérable ». Cela implique que les masses furent progressivement éloignées du pouvoir. Ainsi, le Parti communiste exerçait seul le pouvoir sans être contrôlé par quelques forces sociales que ce soit. Par conséquent, la relation entre la théorie marxiste et l’idéal démocratique d’un côté, et la réalité de l’autre, s’affaiblit et même disparut puisque le Parti ne régnait plus seulement sur les ouvriers qui demeuraient en dehors de son organisation, mais aussi sur ceux qui ont ralliés ses rangs. Trop peu éduqués et dispersés, les ouvriers, en tant que groupe social, ne pouvaient participer à l’élaboration de la politique et à l’exercice du pouvoir. Ce fut en cela qu’il y avait une dictature du Parti qui créait une nouvelle base sociale : la bureaucratie. En 1922, une dynamique sembla vouloir voir le jour : celle de la concentration du pouvoir entre les mains d’un nombre de personnes de plus en plus restreint. Malgré la fin de la menace tsariste et occidentale, le régime, avec l’affaiblissement des mouvements sociaux en Europe, craignit un nouveau coup de force de la part des pays capitalistes. Le maintien d’un pouvoir bolchevik, qui n’en avait plus que le nom, sans assises sociales et économiques, doté d’une administration de plus en plus lourde et peuplée de fonctionnaires de l’ancien régime, donc à la fidélité douteuse, commandait un centralisme et un absolutisme, dans une atmosphère de crise. Staline comprit ce phénomène et choisit d’en tirer profit pour prendre le pouvoir et commença à attaquer ses adversaires trotskistes et à ignorer les recommandations d’un Lénine de plus en plus hostile à la tournure que prenaient les événements. Le fait est également que toute démarche émanant des autorités locales, pour cause de manque de personnel qualifié, s’adressait systématiquement à la hiérarchie. Cette démarche ne pouvait que favoriser le centralisme. Donc, la dynamique de concentration était due autant à la volonté des autorités centrales qu’aux autorités locales. Les circonstances servaient bien les intérêts de Staline et mettaient en position de faiblesse les trotskistes et Lénine lui-même qui voyait sa santé se dégrader. Lorsque la paix sociale revint, et que les derniers éléments tsaristes furent enfin détruits, cette habitude aurait dû disparaître. En fait, elle persista parce qu’une réforme du système était devenue difficile après la mise en application de la NEP, la politique de collectivisation forcée des fermes et d’industrialisation effrénée dans les villes. En effet, la NEP apportait la famine chez les paysans qui ne s’étaient jamais franchement rangés aux côtés des révolutionnaires.

Nous devons ouvrir ici une parenthèse. La révolution de 1917 était l’œuvre du prolétariat et s’il a reçu l’appui des paysans, ce fut parce que ceux-ci voulaient se débarrasser d’un tsarisme qui entretenait le servage. Il faut bien comprendre que si les ouvriers voulaient édifier le socialisme en Russie, les paysans voulaient plutôt s’approprier les terres et mettre au pouvoir la petite bourgeoisie. Bien entendu, lorsque la révolution fut achevée, le régime bolchevik vit en leurs alliés momentanés une menace de nouvelle révolution.

Donc, la NEP créa une tension certaine entre les régions paysannes et un centre n’ayant plus pour soutien que la seule bureaucratie. Afin d’éviter la paralysie, Lénine a du interdire les fractions et attribua au Bureau politique, son secrétariat et son Orgbureau, le pouvoir d’exclure les contestataires du Parti. En fait, au lieu de déterminer sa politique, Lénine se retrouvait dans une situation qu’il détestait : les circonstances lui en imposaient. Le Bureau politique prit alors d’avantage de pouvoir au sein même du Parti au point de devenir l’institution clé de l’Union soviétique. A l’origine considéré comme un phénomène transitoire par Lénine, qui le rejetait, le centralisme devint un état de fait permanent. En clair, Lénine n’acceptait la situation qu’en attendant le moment de reconstituer le prolétariat, mais la réalité fut la prise de pouvoir pure et simple de l’administration dans les usines ainsi que dans tous les soviets. Pour justifier un choix qu’il abhorrait, Lénine expliqua que les forces adverses du capitalisme moribond pouvaient encore reprendre le pouvoir. Cela pouvait paraître étonnant de la part d’un Lénine qui, pourtant, ne jurais que par le matérialisme historique et le déterminisme de l’histoire, mais l’évolution que suivait le régime l’obligeait à mentir pour sauver la crédibilité du Parti auprès d’une bureaucratie de plus en plus sensible au discours de Staline. Ce dernier, fidèle compagnon de lutte de Lénine en 1917, ne jurait pour sa part, qu’en une organisation de l’Etat qui n’avait rien de marxiste puisque fondée sur la personnalisation d’un Etat totalitaire.

A ce stade, le problème est de se poser la question de savoir si le Parti bolchevik, en prenant et en conservant le pouvoir, a provoqué une tragédie ou a effectué un crime. Comme nous l’avons vu, les circonstances ont conduit à une déviation du Parti quant à ses objectifs et à sa nature même. Il est vrai que les circonstances paraissaient déterminer les attitudes, les décisions et les actions, donc que nous avions alors la constitution d’une tragédie. La théorie a été mise à mal par la pratique, tout particulièrement la conception de l’Etat soutenue par Lénine. Mais cette tragédie doit être aussi comprise comme un crime parce que le Parti a pris le pouvoir sur une base idéologique qui devait logiquement le conduire à se désister sous la pression des événements. La dictature du prolétariat n’est réalisable que si ce prolétariat existe. Cette dictature s’exerce alors sur une infime minorité. Cependant, elle n’a été exercée par les ouvriers que sur une courte durée parce que les circonstances l’imposaient. Par ailleurs, le prolétariat n’était qu’une minorité dans l’ensemble social russe, donc la courte dictature du prolétariat n’était que la celle d’une minorité qui, quand elle, a explosé sous l’impact de la guerre civile, s’est transformée en une dictature d’une minorité issue de la minorité. Ainsi illégitimée, contraire à l’idéologie à laquelle le Parti se réclamait, le fait de conserver le pouvoir ne pouvait être qu’un crime. Alors, doit-on affirmer que le Parti était guidé par l’opportunisme ? Le Parti a commis ce crime par réflexe d’autodéfense, mais il est délicat d’affirmer si ce réflexe était d’essence opportuniste ou dû à une hystérie politique, soit la peur pour son existence. En effet, abandonner le pouvoir après l’avoir obtenu à la suite d’une révolution et d’une guerre civile sanglante, peut être assimilé à une trahison par un prolétariat qui demain, se reformera, comme le pensait Lénine, et devra alors de nouveau se battre pour reprendre le pouvoir. La question est donc de savoir s’il fallait économiser le sang ou risquer d’en perdre d’avantage. Même si le Parti a vu les circonstances mettre à mal la théorie, il est néanmoins clair que Lénine et le Parti avaient conservé une approche déterministe et optimiste de la situation, ce qui faussait leur perception de l’évolution sociale. Donc, on pourrait aussi légitimement penser que l’opportunisme ne guidait pas la stratégie du Parti, mais que ce dernier était aveuglé, donc inconscient. De ce fait, nous avons à faire face ici à un comportement qui a provoqué à la fois un crime et une tragédie.

Vladimir Illitch Oulianov, dit Lénine, meurt à Gorki en 1924 d’une hémiplégie. La question de sa succession se pose donc. Peu avant sa mort, Lénine avait écrit une missive à l’attention du Soviet suprême pour le mettre en garde contre la nature totalitaire de Staline. Cette lettre fut confiée à Léon Trotsky qui avait la mission d’en faire la lecture. Pour des raisons de stratégie, tout à fait incompréhensibles, Trotsky s’abstint d’obtempérer et se priva du dernier moyen de barrer la route à un Staline soutenu par la bureaucratie. Ce dernier fut élu à la tête de l’Union soviétique et entreprit, comme Lénine le craignait, d’éliminer tous ses opposants. Que devinrent alors les membres du Comité central bolchevik qui avaient entourés Lénine durant la révolution d’octobre 1917 ? Rykov, Bukharine, Kamenev, Krestinsky et Smilga furent exécutés. Sverdlov, Nogin, Ozerzhinsky, Shomyan et Artem furent retrouvés morts de causes pseudo-naturelles. Burnov, Muranov, Stassova et Miliutin disparurent de la circulation. Joffe se suicida. Sokolnikov fut interné durant de nombreuses années. Kollontaï et Lomov ne refirent plus surface. Trotsky partit en exile. Finalement, on peut considérer que seul Lénine était décédé de mort naturelle. Quant au dernier, c’était Staline qui, bien entendu, en tant qu’instigateur de l’élimination de ses opposants, fut épargné.

Pourquoi Staline n’avait-il pas cherché à éliminer Lénine ? La principale raison est que Lénine était respecté par l’ensemble du peuple, y compris par les paysans, et qu’il avait beaucoup d’influence sur les révolutionnaires occidentaux. Par ailleurs, il était considéré comme étant le père de l’Etat soviétique. L’éliminer équivalait, pour qui que ce soit, à une condamnation à mort. Une fois Lénine décédé, il n’y avait plus rien qui pouvait empêcher Staline de réaliser son rêve : remplacer le socialisme par le stalinisme.

à suivre...

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