LE CHOC RUSSE - Part. IV

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LE CHOC RUSSE - Part. IV

Message  kostas66 le Lun 15 Sep - 11:14:13



Le régime bureaucratique trouve ses origines dans une usurpation de pouvoir rendue possible par la faiblesse de la société post-révolutionnaire, et surtout celle de la classe ouvrière russe et de ses alliés internationaux. La classe ouvrière était incapable de se passer des services d’une bureaucratie de Parti et d’Etat et de conserver le contrôle de cet appareil qu’elle avait construit et dont elle avait donné une bonne partie de ses membres. Avec la fin de la guerre civile et de l’intervention militaire internationale, la dictature prolétarienne se retrouvait sans base sociale dans une société fondamentalement paysanne. Aussi, le Parti bolchevik a décidé de maintenir et de renforcer provisoirement sa dictature, utilisant l’appareil du Parti et de l’Etat pour construire les bases du socialisme, en attentant la recréation et l’élargissement d’une base industrielle qui pourrait rassembler la classe ouvrière et renforcer son poids politique et en aidant une nouvelle montée révolutionnaire à l’étranger. Mais il n’a pas été possible, même temporairement, de maintenir une dictature prolétarienne sans base sociale active. Ce vide fut alors rempli par l’appareil fusionné du Parti et de l’Etat, ce dernier devenant alors sa propre base sociale. Cela explique l’énorme concentration de pouvoir aux mains de la bureaucratie et la faiblesse et la fragilité extrême de sa base sociale. Installée au pouvoir, la direction bureaucratique a adopté des politiques intérieures et extérieures qui ont fait en sorte que la faiblesse de la société, et en premier lieu, celle de la classe ouvrière, a été maintenue et accentuée malgré l’expansion numérique de cette dernière.

Le système de Parti unique était, dès l’origine, une mesure provisoire en vue de préserver et de mettre en pratique le programme de la dictature prolétarienne en l’absence d’une base sociale ouvrière. Le Parti, en tant qu’organisation de masse, est impuissant, le pouvoir étant concentré dans les mains de l’appareil qui agit comme élément « généraliste » de l’administration étatique. Ainsi, le régime ne tolère aucune autre organisation indépendante de l’appareil du Parti et de l’Etat dans aucune sphère de la vie sociale. Cette concentration du pouvoir est la pierre angulaire de tout le système. De ce fait, les privilèges des bureaucrates deviennent un abus de fonction rendu possible par la monopolisation du pouvoir. Les bureaucrates ne sont pas propriétaires de leurs postes, donc ils s’y accrochent. Naturellement, il devient exclu toute possibilité d’alternance des partis parce que cela aboutirait au remplacement de la partie supérieure de la bureaucratie. De ce fait, l’insistance du régime à contrôler toute la vie sociale organisée reflète en partie sa peur que tout organisation indépendante pourrait devenir un foyer de contrôle populaire. Ce contrôle du pouvoir reflète donc la faiblesse des bases sociales et idéologiques de la bureaucratie en tant que couche dirigeante.

La bureaucratie, en tant que couche dirigeante, ne permettait pas à ses propres membres de s’organiser en dehors des canaux officiels du Parti et de l’Etat. Le Comité central était une assemblée de l’élite bureaucratique dont les membres avaient de grands pouvoirs dans leurs sphères respectives. Cependant, il ne déterminait pas la politique du pays, et il n’y avait pas de discussions sérieuses en son sein. Il entérinait les décisions prises au Politburo. Par ailleurs, ce n’était pas de l’intérêt de la bureaucratie de transformer le Comité central en parlement parce que ses intérêts immédiats de corporation, entraient en contradiction avec la survie à long et moyen terme du système qu’ils administraient.

En 1964, Nikita Krouchtchev fut donc renvoyé par le Politburo sous la pression du Comité central, et Leonid Brejnev lui succéda. Le nouveau chef du Kremlin avait compris qu’il valait mieux composé avec la bureaucratie que sans. Sous Brejnev, des réformes majeures, indispensables, ont été bloquées parce qu’elles auraient remis en question les intérêts de secteurs clés de la bureaucratie. Les conséquences du « respect des cadres » ont été : incompétence et vieillissement de l’administration publique, stagnation de l’économie, corruption endémique et effritement du régime. Si Brejnev et sa politique de « respect des cadres » donnait encore plus de pouvoir à la bureaucratie, le Comité central ne pouvait non plus devenir un vrai parlement parce qu’il aurait alors été délicat de maintenir la façade d’unanimité face aux décisions politiques, soit la fiction qu’il n’y avait pas de conflits politiques en Union soviétique, alors que la politique était décidée en fonction de « l’intérêt populaire », sur une base scientifique, dans le cadre de la théorie marxiste. En effet, si le régime ne se souciait pas de la théorie marxiste-léniniste, il devait pourtant en donner l’impression afin de s’assurer de la « tranquillité » sociale.

Les théoriciens du totalitarisme voyaient dans le contrôle de l’information et de la production culturelle un moyen de formation de « l’homme nouveau » sur une base de préceptes idéologiques, et ils n’y voyaient qu’un élément du « léninisme » ou du marxisme. Cela reflétait la faiblesse de la base sociale et idéologique de la bureaucratie. En effet, cette dernière n’a jamais pu se légitimer. L’idéologie officielle ne laissait aucune place pour les privilèges de la bureaucratie ni pour son pouvoir absolu. Comme Léon Trotsky l’avait affirmé, la bureaucratie jouissait de son pouvoir et de ses privilèges sous la forme d’un abus de pouvoir qui devait être caché à tout regard public. Toute idéologie dominante déforme la réalité afin de justifier les privilèges de la classe dominante et dans le cas de l’URSS, cette déformation n’a jamais été aussi grande. Mais même cette idéologie n’était pas totalement en contradiction avec la réalité. Cette réalité était celle de l’économie planifiée que la bureaucratie gérait, avec le plein emploi, et d’autres avantages que la bureaucratie offrait à la population. Elle ne pouvait donc changer cette idéologie sans miner sa propre position. Elle en était prisonnière parce que sa légitimité reposait toujours fondamentalement sur la prétention d’être la gestionnaire du système issu de la révolution.

Il est aussi étrange qu’un Etat si puissant ne parvenait pas à obtenir des masses un niveau d’intensité de travail qui approcherait celui des pays capitalistes développés. La raison principale tenait dans l’adhésion du régime au principe de la sécurité d’emploi et du plein emploi qui découlaient de l’économie planifiée. La fréquence et la vigueur de la réaffirmation de ce principe impliquaient que son abandon aurait signifié un changement majeur dans les rapports de forces politiques. La bureaucratie reposait sur un rapport de force précaire. Dans une économie nationalisée comme celle de l’URSS, les rapports de propriété étaient inextricablement liés au pouvoir politique. Les bureaucrates n’étaient ni collectivement ni individuellement, pleinement propriétaires des moyens de production. Ils avaient le contrôle absolu des moyens de production et de leurs produits, mais la tolérance populaire imposait des limites réelles. Ce qui était important, c’était que la classe ouvrière possédait un droit crucial par rapport aux moyens de production, un droit qui n’existe pas et qui ne peut exister sous le capitalisme, le droit à l’accès à l’emploi ; c’est-à-dire un emploi garanti et la sécurité d’emploi. La bureaucratie savait que progressivement les travailleurs et les travailleuses surmontaient les causes historiques de leur faiblesse, que leur frustration augmentait envers l’exécrable gestion de l’économie, et que cela remettrait en question l’équilibre des forces et que le prolétariat voudraient faire valoir ses droits à la pleine propriété collective de l’économie et à sa démocratisation complète. Donc, faire valoir ses droits à avoir une société véritablement marxiste. Face à une révolte du prolétariat, la bureaucratie ne pouvait compter sur le soutien des couches moyennes idéologiquement sous son influence.

A présent, posons-nous la question suivante : A quel niveau peut-on dire que l’autoritarisme soviétique était socialiste ? Comme nous l’avons constaté, la concentration du pouvoir entre les mains de la bureaucratie avait pour objectif de compenser sa faiblesse sociale et idéologique. Il ne pouvait en être autrement lorsqu’on prend pour acquis que l’infrastructure économique détermine la superstructure politique, religieuse et culturelle. Au niveau de la théorie, Karl Marx avait démontré dans Le Capital que la fameuse « main invisible » de la concurrence était génératrice de désordres, non d’équilibre. Le Plan serait la « main visible » qui dispenserait une croissance harmonieuse. L’activité économique, au lieu de s’imposer comme un résultat dont tout le monde est responsable, mais sur laquelle personne n’a prise, devenait, avec la planification, une expérience maîtrisée, la mise en œuvre d’un projet consciencieusement élaboré par la société. Il faut reconnaître que la nature de l’autoritarisme bureaucratique a empêché la participation de la société à la définition du Plan. Celui-ci est devenu immédiatement l’affaire exclusive des organes du Parti. L’atomisation des acteurs sociaux, en qui Karl Marx voyait l’origine de l’anarchie capitaliste, a été supprimée en faveur d’une organisation hiérarchique attribuant à chaque entreprise et à chaque travailleur des objectifs, des ressources pour atteindre ces objectifs, et des revenus pour exister. Malgré l’écart entre la théorie de Karl Marx et l’application imposée, la stratégie économique semblait exclure tout phénomène incontrôlé, donc toute crise. Tout dépendait de la volonté des dirigeants du Parti et de la discipline, garantie par un appareil politique répressif efficace.

Cela introduit la question suivante : Dans ces conditions, pourquoi continuer de se réclamer du marxisme-léninisme, puisque l’infrastructure économique répondait à d’autres critères ? Sans doute par pur opportunisme de la part d’une couche sociale qui avait adoptée une vision « fonctionnaliste » ou encore « structuraliste » de ce qu’ils considéraient être leur société. A la lumière de cette réflexion, nous ne pouvons que confirmer que l’Union soviétique n’a pas été, hormis entre 1917 et 1924, socialiste comme nous l’avions déjà supposé auparavant. Nous pouvons affirmer que la propre nature du régime soviétique contenait les contradictions qui allaient provoquer sa chute. En effet, de par sa nature autoritaire, l’organisation de l’économie pouvait être qualifiée de verticale. Par ailleurs, de par le contrôle de toutes les strates de la société, nous pouvons également ajouter que cette organisation verticale était rigide. D’autre part, dans cette organisation verticale et rigide, de par le rôle dirigeant du Parti, l’information ne pouvait qu’aller de haut en bas, d’où dysfonctionnement. Que pouvaient être ces dysfonctionnements ? Le Centre établissait le Plan et le transmettait aux acteurs économiques. Ces derniers exécutaient le Plan et les résultats parvenaient aux usagers. De par sa nature verticale et rigide, comme l’information ne pouvait aller que de haut en bas, que se passait-il lorsque des problèmes survenaient, comme les gaspillages, les pénuries et les corruptions ? Comme le Parti et la bureaucratie étaient sensés agir dans les intérêts du prolétariat (donc toute contestation ne pouvait être que contre les intérêts du prolétariat), il y avait un camouflage des réalités soutenu par la corruption. Donc, progressivement, la paralysie s’emparait de tout le système. C’était surtout en cela que le régime soviétique était suspendu dans le vide et que sa seule base sociale était l’Etat lui-même, parce que l’infrastructure ne répondait plus aux exigences de la superstructure politique. Et comme c’est l’infrastructure qui détermine la superstructure, le régime ne pouvait qu’imploser.

à suivre...

kostas66

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