L’entrée du cyrillique dans l’Union européenne

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L’entrée du cyrillique dans l’Union européenne

Message  thierry.F le Lun 27 Oct - 17:38:50



Jusqu’ici, les pays de l’Union européenne (UE), à l’exception de la Grèce, utilisaient l’alphabet latin. En janvier 2007, l’entrée de la Bulgarie dans l’UE entérinera l’introduction d’un nouvel abécédaire au sein de l’Union, le cyrillique. Cette évolution apparemment anodine reflète la diversité des cultures nationales désormais présentes à l’intérieur des frontières du territoire européen, conçu comme unitaire. Après les Polonais et les Tchèques majoritairement catholiques, les Slaves orthodoxes, grâce aux Bulgares, retrouvent leur place au sein de la culture européenne.

Cyrille et Méthode : deux saints européens

Cette appartenance paraît à bien des égards naturelle. L’alphabet cyrillique constitue l’une des nombreuses traces du rayonnement de la Grèce en Europe orientale. Ses inventeurs, les moines Cyrille et Méthode, deux frères originaires de Thessalonique, formés à Constantinople, l’utilisent d’abord pour évangéliser les Bulgares slavisés de l’ancienne Thrace, au cours de la seconde moitié du IXème siècle, et obtiennent la conversion du khan bulgare Boris Ier en 865. A partir de cette date, l’alphabet cyrillique, issu de l’alphabet grec et modifié par les missionnaires en fonction des spécificités phonétiques des idiomes locaux, est employé pour traduire les textes liturgiques chrétiens dans les langues vernaculaires. Au cours des années suivantes, il permet de convertir les Slaves au christianisme de rite grec, de la péninsule des Balkans au bassin de la Volga. L’utilisation d’une écriture, commune de surcroît, le cyrillique, permet l’épanouissement des grandes civilisations d’Europe orientale. Férié en Bulgarie, le 24 mai, jour des saints Cyrille et Méthode, est aujourd’hui dédié à l’écriture, à l’éducation et à la culture. Canonisés dès la fin du IXème siècle, les deux frères ont été proclamés co-patrons de l’Europe en 1980 par le Vatican.

Constantinople, centre de l’Europe

L’introduction de l’alphabet cyrillique consolide la position de la religion orthodoxe au sein de l’UE. Les disciples du patriarcat national bulgare rejoignent leurs coreligionnaires des églises autocéphales de Grèce et de Chypre, renforcés par l’église orthodoxe de Roumanie. Le caractère national de ces églises rappelle qu’à l’Est de l’Europe, la conception de la nation diffère radicalement de celle d’Europe occidentale. En Bulgarie, où plus de 80% de la population confesse la religion orthodoxe, l’idée de l’Etat est étroitement liée au sentiment religieux. Symbole du droit des peuples à prier dans leur langue nationale, le cyrillique rappelle l’indépendance des églises orthodoxes autocéphales, gagnée de haute lutte en opposition au centralisme romain supranational, au terme d’une histoire bousculée, de schismes en croisades, et d’excommunications en anathèmes.

Seule face à Rome après le grand schisme de 1054, et pendant plus de mille ans au total, Constantinople la byzantine demeure le centre de gravité de l’Europe orientale et la capitale des chrétiens d’Orient. Chef d’œuvre de l’architecture chrétienne grecque, la cathédrale Sainte-Sophie d’Istanbul a servi de modèle à Sainte-Sophie de Kiev et a laissé son nom à la capitale bulgare, Sofia. Ville de mythes et de passions, continuellement assiégée par ses voisins cupides, la « deuxième Rome », héritière de l’Empire des Césars, est une pièce maîtresse de l’histoire et des civilisations d’Europe. Elle se trouve aujourd’hui sur le territoire de l’Etat turc.

Istanbul, capitale européenne ?

Les origines byzantines des civilisations d’Europe orientale reposent à leur manière la question de l’existence d’une culture européenne unifiée. Couvant depuis le début des années 2000, le débat sur le caractère chrétien de la « civilisation européenne » s’est vu attisé par l’ouverture de négociations d’adhésion avec la Turquie. L’absence de toute référence au christianisme comme socle commun des nations européennes a convaincu de nombreux opposants à l’entrée de la Turquie dans l’UE à rejeter le projet de traité constitutionnel européen en 2005 à l’occasion des référendums en France et aux Pays-Bas. Pour ceux-là, le passage du détroit du Bosphore sous domination musulmane exclut irrémédiablement Istanbul du nombre des capitales européennes. Leurs adversaires retournent généralement cet argument à leur avantage. Puisque l’histoire fait de Constantinople-Istanbul l’un des grands théâtres du christianisme européen, l’adhésion de la Turquie coule de source, disent-il.

«La guerre des popes»

Quoi qu’il en soit, cette représentation idyllique d’une culture européenne essentiellement chrétienne s’avère une vue de l’esprit. La réapparition de l’alphabet cyrillique sur le devant de la scène européenne rappelle que le monde chrétien européen n’est pas homogène et surtout qu’il demeure divisé. Contrairement aux églises russes et serbes, très hostiles à l’idée même d’Union européenne, l’église bulgare semble peut-être plus en cour à Rome. A l’occasion de la réception traditionnelle au Vatican de la délégation bulgare le jour de la fête des saints Cyrille et Méthode du 24 mai, le pape Benoît XVI a réitéré par deux fois la formule de son prédécesseur, qui voyait dans la Bulgarie un «pont entre l’Occident et l’Orient». Mais les piles du pont tremblent sur leurs bases. Depuis la chute du communisme, un important schisme déchire l’Eglise orthodoxe bulgare, où le patriarche Maxime se voit accusé par un clergé dissident d’avoir été nommé par l’ancienne police politique. La «guerre des popes» a bien lieu.

L’idée d’une culture de l'UE uniformément et harmonieusement chrétienne a donc quelque chose de biaisé, en soi. Cela, d’autant plus que, poussée à son extrémité, elle finit par poser la question d’une place de jure pour les autres pays majoritairement peuplés de chrétiens du Vieux Continent, de la Serbie à la Russie, au sein de l’Union. Vœu pieux, rêve fou formé aux plus chaudes heures de la lutte commune des chrétiens contre le démon communiste, un rassemblement des nations chrétiennes européennes semble d’autant plus improbable qu’il lui faudrait compter avec les lois du libéralisme économique, qui, pour l’heure, ont d’autres priorités que celle de l’unification de l’Europe.
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