Karatchaevo-Tcherkessie : harcèlement policier, répression et radicalisation islamique

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Karatchaevo-Tcherkessie : harcèlement policier, répression et radicalisation islamique

Message  thierry.F le Ven 28 Nov - 20:43:33



Amina a deux ans. Elle est née dans le Caucase du Nord, dans la République de Karatchaevo-Tcherkessie et son nom figure sur les listes de la police comme « personne qui, pour une raison ou une autre, n’a pas pris part au jihad ». En dépit de son jeune âge, Amina est reconnue comme une terroriste islamique potentielle parce que son père, Ovod Bolayev, moniteur de ski et ancien danseur, se trouve en tête de la liste des suspects. L’existence de cette liste a été confirmée par une source policière dont le nom n’a pas été révélé.
La police locale a accusé Ovad Bolayev d’être le dirigeant des « Hobbits », un terme d’argot utilisé dans cette région pour désigner les Wahhabites, des extrémistes islamistes. Cela peut sembler étrange, mais sa barbe lui cause beaucoup d’ennuis, car il refuse de la couper en argumentant ainsi : « Pourquoi le patriarche russe orthodoxe Alexis est-il autorisé à la porter et pas moi ? Je suis musulman, pas extrémiste. Je veux que mon pays construise des mosquées, des églises, des synagogues. Si les gens croient en Dieu, il y aura moins de violence et de mensonges ».
Sa maison a été fouillée deux ou trois fois en un mois, à la suite de quoi sa mère, âgée de 70 ans, a fait une attaque. « Ils cherchaient des armes et de la littérature wahhabite. Comme j’ai un équipement de ski coûteux, ils m’ont demandé où j’avais trouvé l’argent. Il pense peut-être que c’est Ben Laden qui m’a acheté des skis ? Vous trouvez cela drôle, mais moi, j’en ai assez de tout cela ».
La Karatchaevo-Tcherkessie est une petite république autonome de 430 000 habitants qui subit une tension énorme à cause de l’éruption de violence dans la République voisine de Kabardino-Balkarie, où plus de 130 personnes ont péri lors des échauffourées de Naltchik entre militants et police en octobre dernier. Ces deux régions ont des liens ethniques et géographiques très étroits.
La petite ville pittoresque de Karachayevsk, près des montagnes du Caucase est la cible d’une attention particulière de la police qui pourchasse plus les simples musulmans que les véritables activistes, d’après Ovad Bolayev. « Plus personne ne va à la mosquée, car si on y va, on est arrêté et la police fait une descente chez vous. Vous n’êtes jamais accusé officiellement. Ils n’ont pas de preuves ».
Ovad parle à voix basse comme on le fait pendant un enterrement. « Dans les caves, ils leur brisent les membres en les battant et en les torturant. Chaque fois qu’ils relâchent un gars, nous lui demandons de se conduire avec sagesse, ne pas chercher à se venger. Mais il y en a qui n’écoutent pas. Ce sont des gens de la montagne et le droit de vengeance, c’est ce qui fait la valeur d’un homme pour eux ».
Cinq policiers ont été tués dans des fusillades cet été. Ovad reconnaît que des jeunes gens ont recours à la violence militante, mais il insiste pour dire que ce n’est qu’après avoir subi eux-mêmes des violences.
Ovad raconte qu’il avait un ami qui s’appelait Kemal et qui est mort lors d’une fusillade avec la police. Six mois avant sa mort, il avait été détenu par la police et il avait raconté à Ovad que celui qui l’interrogeait avait mis un préservatif sur un bâton et lui avait demandé de baisser son pantalon. Kemal avait saisi un verre d’eau sur une table à côté de lui, il l’avait cassé et s’était ouvert les veines pour éviter l’ignominie.
Rashid Bimgotov, un homme d’affaires de 30 ans a récemment remporté les élections municipales dans son petit village de montagnes de Nizhnaya Teberda. Mais lui aussi figure sur la liste de la police des militants suspects et sa maison a été fouillée. Après sa victoire, les autorités ont annulé les résultats.
Il est allé dans un bureau du ministère de l’Intérieur, le Département contre le crime organisé, et il a demandé à être arrêté s’il était un vrai criminel. On lui a répondu qu’il n’y avait pas de charges contre lui et on lui a conseillé de se calmer, de ne pas faire d’histoires.
Les autorités de Karatchaevo-Tcherkessie n’ont pas répondu à nos questions sur les affaires Bolayev et de Blimgotov. Elles justifient leur attitude par la menace du terrorisme et parce qu’il y a eu des actes de violence dans le passé.
« La racine du mal est ici »
Lors d’une récente rencontre avec le Président Mustafa Batdyev, celui-ci a répondu aux accusations d’actes violents de sa police contre des innocents par ces mots : « il a y des gens d’ici qui ont commis des actes de terrorisme à Moscou et à Volgodonosk. La racine du mal est ici, les coupables sont ici, pas en Amérique ou en Angleterre ».
Lors des violences d’octobre en Kardino-Balkarie, les forces de sécurité ont été mises en état d’alerte et plus de 1000 policiers des forces spéciales sont venus d’autres régions. En novembre, la police locale a fait un exercice de simulation pour savoir comment faire en cas d’une prise d’otages semblable à celle de Naltchik, quand des activistes avaient pris d’assaut le quartier général de la police et bouclé la ville.
En mai, quatre femmes et deux hommes soupçonnés d’être des activistes ont été tués dans une opération de police. Le Président Batdyev a déclaré qu’ils avaient l’intention de.prendre une école en otage comme à Beslan, en Ossétie du Nord, en octobre 2004.
Les familles des victimes ont vivement démenti ces accusations. « Plus de 5000 personnes sont venues à l’enterrement de ma fille. Les terroristes n’ont pas des enterrements comme ça. Diana était enceinte de six mois, cela ne cadre pas avec ce dont on l’accuse », raconte le père de Diana Katcieva, l’une des victimes, tuée à l’âge de 16 ans.
La police fait du chiffre
Les gens se plaignent de la brutalité des méthodes de la police qui ne fait que rendre la situation encore plus grave. Un officier, sous couvert d’anonymat, a dit que depuis plus d’un an, son unité travaillait pour remplir les quotas de « Hobbits » arrêtés. « Chaque matin, on nous demandait qui avait pris le plus de Hobbits. Votre collègue en a pris 15 et vous seulement deux : vous avez mal travaillé. Vous devez en attraper plus. Où les trouver ? Ainsi, on gonflait les listes de suspects. On surveillait les hommes jeunes qui allaient à la mosquée, on les inscrivait sur nos listes et on les harcelait ». L’homme a confirmé l’existence de listes de suspects et, depuis l’été 2005, des membres de l’opposition au gouvernement local sont apparus sur ces listes.
Ovad Bolayev raconte. « Quand des policiers ont été tués, un colonel de la police de ma connaissance m’a dit : toi, tu as de l’autorité sur ces jeunes, aide-nous à mettre fin à ce massacre. J’ai répondu que je pouvais aller dans les montagnes à la recherche des meurtriers, mais j’ai ajouté que pour qu’ils arrêtent de tuer, il fallait arrêter de les torturer. Le colonel m’a répondu qu’il n’avait pas le pouvoir de faire cela ».
Certains responsables ont exprimé leur inquiétude sur les tactiques utilisées. Lors d’une rencontre entre des dirigeants politiques et des responsables musulmans au début décembre, le mufti a dit au ministre de l’intérieur que porter la barbe ne voulait pas forcément dire que l’on était un extrémiste religieux. À cette même réunion, Yevgeny Krotov, conseiller présidentiel pour les affaires religieuses, a déclaré que « des persécutions injustifiées de musulmans sont en train de provoquer une réaction, surtout parmi les jeunes. Malheureusement, cela les conduit au bout du compte à adopter des positions anti-gouvernementales ».
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