LA BIELORUSSIE ET LE NUCLEAIRE

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LA BIELORUSSIE ET LE NUCLEAIRE

Message  thierry.F le Mer 10 Déc - 19:50:57



Le président biélorusse a l'intention de lancer un appel d'offres pour l'achat de matériel destiné à la construction de la première centrale nucléaire biélorusse. On évoque le lancement d'une centrale nucléaire en Biélorussie depuis déjà plusieurs dizaines d'années. Un terrain avait été préparé dans les années 1980 pour débuter le chantier, mais l'accident de Tchernobyl a différé le projet de 20 ans. La Biélorussie est constamment confrontée à des problèmes d'approvisionnement en gaz et en pétrole, puisque 93% de ses matières énergétiques sont importées de Russie. Jusqu'à présent, le gaz est vendu en moyenne 2,8 fois moins cher à la Biélorussie qu'à l'Europe en général. Jusqu'au 1er juillet, la Biélorussie a payé à peine 55% de ces tarifs préférentiels.
Les avantages russes accordés à la Biélorussie ont atteint 7 milliards de dollars par an en 2006. On estime que la centrale nucléaire, composée de deux blocs, devrait permettre une économie essentielle sur le gaz naturel, utilisé par les centrales thermiques, mais il s'agit d'une grossière simplification du problème. Le fait est que la Biélorussie, comme tous les pays froids, a plus besoin de chauffage pour ses villes que d'énergie électrique. La centrale nucléaire ne résoudra que partiellement le problème du chauffage. Si la Biélorussie a besoin d'une centrale, c'est avant tout pour une raison politique.
Le président biélorusse comprend parfaitement l'importance de voir apparaître dans son pays "l'atome pacificateur". Jusqu'à présent, Alexandre Loukachenko a toujours rappelé dans ses nombreux discours, non sans amertume, qu'au milieu des années 1990, étant déjà au pouvoir, il n'avait pu enrayer le retrait des missiles nucléaires russes du territoire biélorusse, ce qui avait troublé son propre positionnement spécifique sur la scène internationale (cf. la rhétorique du "il faudra se comporter différemment avec nous"). L'exemple de la Corée du Nord, où la présence d'un réacteur en activité a semblé paralyser les actions américaines et offrir à Pyongyang la possibilité d'imposer son chantage à la communauté internationale, n'a pas échappé aux autorités biélorusses. Les mots du président biélorusse évoquant "les pays qui ont des centrales nucléaires" sont loin d'être dénués d'arrière-pensées.
Posséder sa propre centrale nucléaire, malgré la signification politique que cela peut avoir pour les régimes autoritaires, ne représente pas seulement une assurance originale en termes de politique extérieure. Une centrale nucléaire en Biélorussie pourrait être un instrument de chantage au sein de la communauté internationale. Qui plus est, il est toujours du meilleur ton, dans les régimes autoritaires, d'initier quelque chantier démesuré: des canaux, des centrales hydrauliques, des universités, des bibliothèques nationales, des centrales atomiques. La mobilisation de la population autour d'une nouvelle victoire à venir en matière de construction est capable de renforcer le régime en place pour dix ans. Notons que M. Loukachenko en est à son troisième mandat présidentiel et qu'il n'entend pas s'arrêter là.
Cependant, aucune sanction internationale liée à la construction d'une centrale nucléaire en Biélorussie n'a été annoncée. Formellement, la Biélorussie pourrait en débuter la construction sur le champ. Mais reste la question du chantier à proprement parler. On sait d'ores et déjà qu'il sera situé à quelques encablures de la ville biélorusse de Moguilev, à seulement 500 kilomètres de Moscou. Naturellement, le président biélorusse ne pouvait faire autrement que de l'utiliser comme instrument de chantage face à son homologue russe.
Actuellement dans le monde, trois pays disposent d'entreprises fabriquant des centrales nucléaires: les Etats-Unis, la France et la Russie. Pour des raisons politiques, les ingénieurs américains ont été exclus de la liste des constructeurs potentiels de la centrale biélorusse. Alexandre Loukachenko n'a pas vraiment envie non plus de voir apparaître des spécialistes russes sur son chantier. Selon la classe politique biélorusse, cela entrainerait une dépendance biélorusse vis-à-vis des ressources énergétiques russes à la fois globale et sans alternative. Mais il y a une autre raison. Si Moscou construisait et contrôlait la centrale biélorusse, Minsk n'aurait pas la possibilité de l'utiliser pour exercer une influence internationale et une pression politique.
La construction de la centrale nucléaire en Biélorussie par l'entreprise française AREVA est à peine envisageable. Le gouvernement français comprend la somme de risques politiques qu'entrainerait un tel chantier. Notons que la Biélorussie a mené plusieurs rounds de négociations avec les atomistes français, et qu'elle a laissé entendre qu'un accord avait été trouvé, mais dans les faits, aucun accord avec Paris n'a été signé.
Pour la Russie, la construction de cette centrale a une signification de principe. La Biélorussie a bénéficié d'un soutien extraordinaire dans l'histoire, autant en termes politiques que financiers, ainsi qu'en matière de ressources. Moscou a financé la souveraineté économique de la Biélorussie à hauteur de 42 milliards de dollars au cours des dix dernières années et pourrait prétendre à beaucoup de choses dans ce petit pays européen, qui se considère toujours comme allié et partenaire de la Russie dans la création de l'Etat d'Union russo-biélorusse.
Alexandre Loukachenko se rend bien compte que la centrale, encore en terre, lui donne déjà un pouvoir de chantage sur Moscou. Dans l'appel d'offre pour l'achat de matériel, on note que Minsk est disposé à acheter du matériel aussi bien à la Russie qu'à la France. On tombe dans l'absurde. Il est de notoriété publique que les composants français et russes sont incompatibles. Les physiciens nucléaires des deux pays ont des philosophies différentes en matière d'énergie atomique. Même leurs combustibles sont incompatibles. Si l'on prend en compte que personne au monde, hormis la Corée du Nord, ne construit de centrales nucléaires comme on joue aux Lego, on comprend que la Russie se voit purement et simplement proposer de prendre part à un appel d'offres pour placer des réacteurs juste derrière sa frontière. Minsk a d'ailleurs indiqué à ce sujet qu'on ne savait pas encore qui construirait la centrale. Peut-être les Biélorusses eux-mêmes...
L'appel d'offres pour la centrale nucléaire coïncide avec une nouvelle crise du gaz entre la Biélorussie et Gazprom. La Biélorussie a en effet refusé de payer le gaz naturel reçu depuis le 1er janvier au nouveau prix, soit 100 dollars les 1.000 mètres cubes. Depuis le début de l'année, Minsk bénéficiait d'avantages de la part de Gazprom et ne payait que 55 dollars. La Biélorussie avait demandé à bénéficier de ces avantages pour permettre une adaptation du marché biélorusse aux nouveaux tarifs. La note finale s'élève à 450 millions de dollars, ce qui constitue une somme plus qu'importante pour le budget biélorusse. Pourtant, Minsk a de l'argent. En juin, les autorités biélorusses ont reçu 625 millions de dollars pour les 12,5% du capital de Beltransgaz qu'elles ont cédés à Gazprom. Mais la Biélorussie n'a pas voulu utiliser cet argent pour régler la facture du gaz déjà consommé.
Les autorités biélorusses, dorénavant convaincues que l'on n'effacera plus leurs dettes, cherchent par tous les moyens à maintenir les prix du gaz au niveau de 2006. Elles ont notamment proposé de prolonger les avantages accordés depuis janvier jusqu'à la fin de l'année, moyennant des intérêts. Tout est bon pour convaincre: la fraternité des peuples, le souvenir de la Grande Guerre patriotique, le mot d'ordre incitant à aborder les rencontres avec des trémolos dans la voix pour déclarer "mais qu'est-ce qui vous empêche de le faire?", et ainsi de suite. L'appel d'offres pour la centrale nucléaire est le prochain tour que la Biélorussie sortira de son sac.
Moscou se voit en fait proposer l'affaire: en échange d'un coup d'éponge sur la note de gaz biélorusse aujourd'hui, Minsk va promettre à la Russie que c'est elle qui bâtira la centrale nucléaire demain. Avec des crédits russes. Ce demain-là verra-t-il véritablement le jour, voilà la grande question.
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