Beria: la police et l'atome

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Beria: la police et l'atome

Message  thierry.F le Dim 21 Déc - 20:44:51



Il y a 55 ans, en été 1953, des événements rappelant beaucoup un coup d'Etat se produisirent en URSS. Lavrenti Beria, membre du présidium du Comité central du PCUS, ministre de l'Intérieur de l'URSS, en fut l'un des principaux acteurs et en devint, en fin de compte, la principale victime. Après son éviction et son exécution, Beria, l'un des personnages les plus mystérieux de l'époque soviétique, fut érigé en incarnation du mal absolu dans l'histoire officielle. De même que dans de nombreux autres cas, la possibilité de porter un regard lucide sur l'activité de celui qui fut longtemps chef des organes soviétiques de sécurité de l'Etat et de l'Intérieur n'est apparue que récemment.
Il existe différents points de vue sur le rôle joué par Lavrenti Beria dans les répressions massives des années 30-40. Certains chercheurs indiquent qu'il avait participé aux répressions en Transcaucasie lorsqu'il était à la tête du Comité central du parti communiste géorgien (1931-38), et qu'il les avait même personnellement dirigées. En été 1938, au plus fort de l'Iejovchtchina (terreur déchaînée par le chef d'alors du NKVD, Commissariat du peuple à l'Intérieur), Lavrenti Beria fut appelé de Géorgie à Moscou pour occuper le poste d'adjoint au Commissaire du peuple à l'Intérieur Nikolaï Iejov. Quelques mois plus tard, le 25 novembre 1938, Beria remplaça Iejov. Ce dernier fut muté au poste de Commissaire du peuple aux transports maritimes et fluviaux, avant d'être arrêté le 10 mars 1939, et fusillé le 4 mars 1940.
L'arrivée de Beria au poste de chef du NKVD fut marquée par une réduction considérable de l'ampleur des répressions. Les raisons de ce phénomène font jusqu'à présent l'objet de débats. De nombreux chercheurs estiment que l'initiative de réduire les répressions venait de Staline, qui poursuivait ses propres objectifs dans le jeu politique. Beria n'aurait donc été qu'un exécutant technique de la volonté du chef.
Quoi qu'il en soit, la première vague de réhabilitations commença en 1939: plus de 100.000 dossiers de "personnes injustement condamnées" furent revus, et l'ordre "Sur les défauts du travail des enquêteurs des organes du NKVD" promulgué à l'automne 1939 exigea le respect des normes de procédure pénale par les employés des organes de l'Intérieur.
Cependant, en 1940, une nouvelle vague de répressions fut dirigée, cette fois-ci, contre les habitants des pays baltes, de la Biélorussie occidentale, de l'Ukraine occidentale et de la Moldavie, rattachés à l'URSS dans les années 1939-40. Le NKVD déporta en masse les habitants de ces territoires, principalement pour état d'esprit antisoviétique ou appartenance aux "classes d'exploiteurs", dans des régions lointaines de la RSFSR (Russie) et des républiques d'Asie centrale. Au cours de la Grande Guerre patriotique (1941-1945) qui commença peu après, les déportations en tant que mesure répressive massive continuèrent, visant pour l'essentiel les Allemands soviétiques, les Tatars de Crimée, ainsi que certains peuples du Caucase du Nord accusés de collaboration massive avec les occupants. Les chercheurs ont également des points de vue partagés sur ces déportations. Les uns affirment que ces actions constituaient un génocide conscient de peuples entiers, d'autres estiment que les déportations étaient, en fait, une alternative aux exécutions massives de membres de formations collaborationnistes. Il convient toutefois de signaler que parmi les victimes de ces déportations se trouvaient des femmes et des enfants, ainsi que des soldats et officiers de l'Armée soviétique qui n'avaient certainement pas collaboré avec l'occupant.
A la fin de la guerre, Lavrenti Beria reçut une nouvelle fonction: surveiller le "développement des travaux liés à l'uranium". Il faut remarquer que ce n'était pas sa première mission dans le domaine scientifique et technique. Dès la fin des années 30, il avait été chargé, en tant que chef du NKVD, d'un réseau de bureaux d'études spécialisés (on les surnommait les "charachki") où travaillaient des ingénieurs condamnés. De nombreux éminents constructeurs soviétiques, notamment Andreï Toupolev, Sergueï Korolev, Roberto Bartini et bien d'autres étaient alors passés par ces charachki.
Cette fois, en 1944, on ne créa pas de nouvelle charachka, mais, d'après les confidences des participants, tout le monde comprenait quel serait le prix d'un éventuel échec. Selon une triste plaisanterie qui circule encore parmi les atomistes, après le succès des essais de la bombe soviétique, à la question de savoir qui serait récompensé et comment, Lavrenti Beria aurait répondu: "Ceux qui devaient en cas d'échec être exécutés recevront le titre de Héros du Travail socialiste, ceux qui risquaient 25 ans de réclusion recevront l'Ordre de Lénine, etc."
Mais on était encore loin des succès. En attendant, en 1944, Lavrenti Beria devint coordinateur principal et dirigeant du projet, occupant un poste analogue à celui assumé dans le Projet Manhattan par le général Leslie Groves. En plus de la direction générale et de la coordination des efforts, Beria fut chargé de l'extraction et de la systématisation des informations sur les projets nucléaires étrangers. D'immenses ressources furent allouées pour atteindre cet objectif. Les services secrets soviétiques travaillèrent activement en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Europe, au fur et à mesure que celle-ci s'affranchissait du joug nazi.
Lorsque les troupes soviétiques entrèrent en Allemagne, toutes sortes d'équipes chargées de récolter des "trophées", dont celles du ministère de Lavrenti Beria, se mirent à l'oeuvre. Elles ne prêtaient, il est vrai, aucune attention aux voitures, ni au matériel de guerre laissé par la Wehrmacht, et d'autant moins aux accordéons et aux services de table. Ces équipes, dont faisaient partie d'éminents ingénieurs, comme par exemple Sergueï Korolev, cherchaient des informations sur les projets allemands d'armes nucléaires, de moteurs à réaction, de calculateurs, de radars, etc. Grâce à leur travail, le projet nucléaire soviétique reçut de nombreux documents et échantillons précieux, y compris de l'uranium enrichi.
Le 20 août 1945, les travaux sur le projet nucléaire furent placés sous la compétence d'un comité spécial présidé par Beria. A part lui, le comité comportait également Malenkov, Voznessenski, Vannikov, Zaveniaguine, Kourtchatov, Kapitsa (bientôt écarté), Makhnev et Pervoukhine. Le comité contrôlait tous les travaux visant à créer une charge nucléaire, puis thermonucléaire, ainsi qu'à assurer le développement du nucléaire civil. Ensuite, ce Comité spécial auprès du Conseil des ministres de l'URSS reçut également le contrôle d'autres projets militaires importants, avant tout, dans le domaine de la création de missiles longue portée, d'installations énergétiques nucléaires, de systèmes de missiles de DCA, de radars et de calculateurs électroniques.
Les activités du comité furent couronnées de succès: le 29 août 1949, la première bombe nucléaire soviétique fut testée sur le polygone de Semipalatinsk. Les participants au projet furent généreusement récompensés et Beria mérita le grade de citoyen d'honneur de l'URSS.
Cependant, l'influence politique de Lavrenti Beria qui avait perdu, en décembre 1945, son poste de chef des organes de l'Intérieur et de sécurité de l'Etat, se réduisait peu à peu. Vers 1952, il faillit même être rattrapé par l'engrenage de la machine répressive: les nouveaux chefs du MGB (ministère de la Sécurité de l'Etat) se penchaient sur l'Affaire des Mingréliens dirigée contre les responsables du parti géorgien, dont beaucoup étaient proches de Beria. Cependant, après le XIXe congrès du PCUS, Lavrenti Beria trouva sa place dans les organes supérieurs du parti et devint, après la mort de Staline, ministre du gouvernement Malenkov en charge du ministère de la Sécurité et de l'Intérieur (MBVD). Les immenses pouvoirs dont il fut investi à ce poste faisaient en même temps de lui le principal prétendant au pouvoir autocratique dans le pays et une cible pour ses concurrents, qui ne pouvaient que craindre l'apparition de ce chef tout-puissant de la sécurité de l'Etat.
Le deuxième passage de Lavrenti Beria au ministère de l'Intérieur fut également marqué par une réduction des répressions, mais cette fois, cette initiative appartenait bien, semble-t-il, au ministre lui-même. On peut bien sûr conjecturer sur les motifs qui l'ont conduit à cette relative détente, mais c'est un fait. Les célèbres affaires des dernières années de Staline furent closes: l'Affaire de Leningrad, l'Affaire du complot des blouses blanches, l'Affaire des militaires etc. Les personnes inculpées dans leur cadre furent réhabilitées. L'emploi de "méthodes illégales d'enquête" à l'égard de nombreux prévenus fut publiquement reconnu. Au total, un terme fut mis aux poursuites judiciaires engagées contre plus de 400.000 personnes.
Durant cette période, Beria prit plusieurs initiatives en matière de politique intérieure et étrangère: en premier lieu la célèbre amnistie (plus d'un million de prisonniers libérés, ndlr.), ainsi que de nombreuses autres actions qui suscitent des évaluations contradictoires, comme les pourparlers menés en vue de parvenir à l'armistice en Corée, ou la normalisation des rapports avec la Yougoslavie. Il énonça en outre l'idée de réunir la RFA et la RDA au sein d'un seul Etat neutre.
Mais Lavrenti Beria n'eut pas le temps de réaliser ses projets. Il fut arrêté le 26 juin 1953, au cours d'une réunion du présidium du Comité central. Un décret le privant de tous ses grades et de toutes ses récompenses fut publié le même jour. En juillet 1953, lors d'une réunion plénière du Comité central, il fut officiellement exclu du présidium, du Comité central et du parti. C'est alors que l'information apparut dans les journaux.
Le sort ultérieur de Lavrenti Beria est assez mystérieux. D'après la version officielle, étayée par des documents, il fut condamné en décembre 1953 avec certains de ses collègues, lors d'une session spéciale du collège militaire de la Cour suprême de l'URSS présidée par le maréchal Konev. Il fut condamné pour des crimes inventés, n'ayant rien à voir avec son activité réelle: espionnage au profit de la Grande-Bretagne et de la Yougoslavie, intention de "liquider le régime soviétique des ouvriers et des paysans, de restaurer le capitalisme et de rétablir la domination de la bourgeoisie". Selon des rumeurs tenaces, Lavrenti Beria fut également accusé de nombreux viols, mais cette accusation ne fut pas formulée au tribunal. Le 23 décembre 1953, conformément au verdict prononcé, Beria fut fusillé.
D'après une autre version racontée par son fils Sergo, ingénieur spécialisé dans la construction de missiles, son père fut fusillé le 26 juin aussitôt après son arrestation puis transféré du Kremlin alors qu'il était déjà mort.
L'activité de Beria au poste de chef des organes de sécurité de l'Etat suscite jusqu'à présent des avis opposés: tout en ayant réduit l'ampleur des répressions illégales massives, il y a néanmoins participé activement.
Quand à son bilan à la tête du Comité spécial auprès du Conseil des ministres, il fut dressé dès les années 50:
Le 12 août 1953, la première bombe thermonucléaire russe explosa dans le polygone de Semipalatinsk. Le 9 août 1957, le premier sous-marin à propulsion nucléaire K-3 "Leninski Komsomol" fut remis à la Marine de guerre de l'URSS. Le 4 octobre 1957, la fusée R-7 mit en orbite le premier satellite artificiel de la Terre.
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