LE CHOC RUSSE - Part. V

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LE CHOC RUSSE - Part. V

Message  kostas66 le Jeu 18 Sep - 22:49:50



Et il implosa, en effet. Peu de temps après la mort de Brejnev, la superstructure, qui avait cru pouvoir contrôler l’évolution de l’infrastructure, dut se résoudre à accepter l’évidence. C’était bien l’infrastructure économique qui déterminait la superstructure, et cela impliquait une remise en cause de la politique étrangère. En effet, le secteur militaire engloutissait 20% du Produit National Brut et l’économie, essoufflée, ne pouvait plus en supporter d’avantage. Gorbatchev dut alors prendre un ensemble de décisions plus connu sous le nom de Perestroïka.

La première lézarde dans l’édifice apparut non pas en Union soviétique même, mais en Europe de l’Est. La situation dans les pays d’Europe centrale était tout aussi désastreuse et leurs économies connaissaient les mêmes problèmes dus aux mêmes causes. Il est important d’avoir conscience de ce fait pour comprendre ce qui suit. Le processus de désintégration de l’Union soviétique s’est enclenché avec la politique extérieure de Gorbatchev. En effet, la politique de désengagement militaire, due aux contraintes économiques internes, a conduit à la « révolution de velours » dans les pays de l’Est et à la remise en question de la légitimité du bureaucratisme dans ces pays. Ce processus ne pouvait qu’entraîner la fin du Pacte de Varsovie et à la montée du mouvement conservateur en URSS.

Le 17 décembre 1988, pour accélérer la mise en œuvre de sa politique européenne, face à des gouvernements occidentaux encore très prudents en matière de désarmement, Gorbatchev a annoncé à l’Assemblée générale des Nations Unies, dans le contexte des négociations de Vienne entre les alliances de l’OTAN et du Pacte de Varsovie, toute une série de réductions unilatérales des armements conventionnels soviétiques. Cela provoqua le mécontentement du Maréchal Akhromeyev et du Général Lobov, ainsi que des dirigeants tchèques et est-allemands. Cette réaction face aux concessions faites aux occidentaux n’ont pas permis à Gorbatchev de faire de plus amples réductions. Pour les dirigeants d’Europe de l’Est, ces réductions unilatérales ne pouvaient que créer, dans la population de leurs pays respectifs, une impression de désengagement de l’Union soviétique, encourager les oppositions et miner la solidité de leurs régimes, déjà isolés et affaiblis du fait des changements structurels en cours en URSS même. Après l’été 1988, à la suite de débats au sein de la direction soviétique, la répudiation de la doctrine devint de plus en plus explicite. Les dirigeants du Politburo avaient trois objectifs : 1 signaler aux dirigeants ouest-européens que les changements dans la politique soviétique étaient fondamentaux ; 2 bien faire comprendre aux milieux politiques et militaires soviétiques et les préparer au fait qu’en aucune façon une nouvelle intervention militaire ne pouvait avoir lieu en Europe centrale parce que cela ruinerait la politique extérieure de l’URSS ; 3 signaler aux dirigeants d’Europe de l’Est qu’ils ne pouvaient plus compter sur la force armée soviétique pour se maintenir au pouvoir. Il s’agissait bien d’un désengagement d’une puissance soviétique qui était la base même de la légitimité des régimes d’Europe de l’Est. Dès cet instant, plus rien ne pouvait retenir la contestation et la chute des régimes concernés. La « première lézarde » dans l’édifice apparaîtra en RDA, en novembre 1989, avec la chute du mur de Berlin. Une première partie de l’édifice s’effondrera avec la fin logique d’un Pacte de Varsovie rendu illégitime par les changements de régime en Europe de l’Est. Cette chute du bureaucratisme dans ces pays posait la question de l’Allemagne.

En effet, si l’Allemagne était intégrée à l’OTAN, le Pacte de Varsovie avait de fortes chances de disparaître et l’URSS risquait alors d’être écartée des institutions politiques et économiques internationales européennes, d’être isolée dans les affaires politiques européennes et ainsi d’être marginalisée, voire ignorée. Le fait est que l’objectif premier de la Perestroïka en politique extérieure était d’intégrer l’URSS à l’Europe et dans cette perspective, le Pacte de Varsovie demeurait l’unique moyen d’intégration dans les affaires européennes. Dans cet optique, il ne pouvait plus y avoir la même politique militaire du Pacte de Varsovie, mais plutôt une stratégie purement politique. En d’autres termes, la coopération prenait de plus en plus de place au détriment de l’affrontement. Mais en Union soviétique, les militaires faisaient un retour en force dans la vie politique par réaction à la perte d’influence en Europe de l’Est. En démissionnant, Edouard Chevarnadzé, le Ministère en charge des affaires internationales, mit en garde la classe politique soviétique contre un danger de dictature sans préciser si le danger existait par ou contre Gorbatchev. Cet avertissement prit plus d’importance avec les répressions de janvier 1991 en Lituanie et en Lettonie. Mais les changements politiques en Europe de l’Est allaient accélérer la dissolution du Pacte de Varsovie, alors que Gorbatchev espérait encore convaincre ses partenaires de maintenir le Pacte comme organisation politique. Le 25 février 1991, à Budapest, fut décidé de dissoudre les structures militaires du Pacte pour la fin du mois de mars et on convint d’une réunion le 1er juillet pour fixer les termes et le calendrier de la dissolution complète de ce qui devait rester des structures politiques. De ce fait, l’Union soviétique perdait son glacis est-européen et se recroquevillait sur elle-même et ses problèmes internes qui ne faisaient que commencer. Mais en quoi consistait la politique interne de Gorbatchev, connue sous deux noms : Perestroïka et Glasnok, et pourquoi la tentative de réforme du système soviétique a échoué ?

La raison première de la Peresroïka était la nécessité d’améliorer les résultats économiques. En effet, la direction soviétique a reconnu que le système hypercentralisé de planification et de gestion était la cause des mauvaises performances de l’économie. Malgré le gaspillage en ressources humaines et matérielles, ce système était parvenu à industrialiser rapidement l’URSS. La conception d’un système dirigiste était celle d’une immense entreprise dans laquelle les canaux principaux de dépendance, de négociation et de circulation de l’information sont verticaux. Les ressources matérielles étaient allouées par le Centre qui imposait également les objectifs de production des entreprises. C’était un système qui encourageait le gaspillage, donnait la priorité à la quantité sur la qualité, retardait l’innovation technologique et était impuissante à motiver suffisamment la main-d’œuvre. Cette organisation systémique était la cause à la fois de la mise en place de la Perestroïka et de son échec.

La réforme devait mettre l’accent sur une gestion économique plutôt qu’administrative, donc reposant sur une coordination plus horizontale que verticale, une large autonomie des entreprises et un rôle central pour le mécanisme de marché. Il ne s’agissait pas d’abandonner la planification, mais plutôt de rendre possible une planification à long terme grâce à une mise en place centralisée des leviers économiques tels que les taux d’intérêts, la taxation, la fixation centrale de normes, les subventions, le contrôle du commerce extérieur et un nombre limité de prix clés. Parallèlement, le rôle et l’ampleur des ressources allouées et des objectifs fixés centralement devaient être fortement réduits. Plus précisément, on peut affirmer que les scientifiques ont opté pour l’emprunt d’idées et de solutions toutes faites, glanées un peu partout : ils ont puisé dans l’expérience de la nouvelle politique économique (la NEP), dans les expériences contemporaines de la Chine et de la Suède, voire jusque dans l’idéologie libérale occidentale. C’est pourquoi la stratégie de la Perestroïka n’a pas été élaborée de façon précise et systématique. D’autre part, la stratégie a été imposée par l’idéologie sans être testée scientifiquement. La question est donc de savoir si on voulait plus de socialisme ou plus de capitalisme. A partir de cette interrogation, il est facile de comprendre qu’une forte résistance à la Perestroïka est vite apparue.

La Perestroïka a connu une mise en place difficile. Dans l’industrie lourde, tout comme avant la réforme, ce sont les méthodes de gestion directe qui ont prévalues, ce qui allait à l’encontre de l’option du renforcement des leviers économiques de gestion. En fait, les branches d’industrie se sont enlisées dans le travail courant et la routine. Nous avons là la première cause de l’échec de la nouvelle politique économique. Les restrictions concernant le cumul des tâches et la réduction du personnel ont été levés, mais très peu de directeurs d’entreprise se sont servis des nouvelles possibilités qui leurs étaient offertes. Cette résistance de la bureaucratie indiquait clairement la nature contradictoire d’un processus de réforme nébuleux. Bien que les membres de la bureaucratie n’étaient pas organisés politiquement pour défendre leurs intérêts, ils n’en constituaient pas moins une source critique d’opposition à la Perestroïka et dans une crise au sommet, ils n’avaient aucun mal à trouver de vigoureux défenseurs au sein du Politburo. Il est certain que le plus fondamental de ces intérêts était la sécurité d’emploi. En effet, dans le système bureaucratique, les privilèges ne découlaient pas de la propriété, mais du poste occupé.

L’administration refusait de se laisser dessaisir de la plus petite de ses prérogatives. La pression des ministères s’exerçait principalement par le biais des commandes de l’Etat, auxquelles ils ont donné l’interprétation la plus extensive possible, les assimilant d’autant plus facilement aux Plans annuels antérieurs qu’elles ne faisaient pas l’objet d’appel d’offre, comme cela avait été prévu ; ainsi ont-elles mobilisé en 1988 dans bon nombre de branches d’activité la totalité des capacités, privant, ainsi, de facto, les entreprises d’élaborer librement leurs programmes de production. De ce fait, les entreprises se virent privées du confort relatif que leur procuraient les organismes de planification et durent faire face à une obligation d’autonomie dont elles ne maîtrisaient pas toutes les dimensions. Cela explique aussi la résistance de l’administration, mais aussi celle d’un Parti mis en danger par cette réorientation. En effet, la Perestroïka impliquait la perspective pour l’appareil du Parti de perdre ce qui fut sa principale fonction durant près de soixante ans, à savoir celle conjuguée de coordinateur économique du territoire, contrôleur, décideur et initiateur de la politique du pays. L’appareil du Parti s’est vu répéter qu’il devait abandonner son rôle de gestionnaire économique, de distributeur. Ainsi, dans le cadre de la réforme, les apparatchiks et les administrateurs de l’économie, donc les hauts fonctionnaires, se sont retrouvés en position de perdre le pouvoir de choisir les directeurs.

La réforme impliquait une refonte du système politique. Les droits politiques et syndicaux étaient inexistants en URSS, mais les ouvriers soviétiques étaient loin d’être sans ressources, surtout au niveau des entreprises où ils avaient des droits et des moyens qui leur permettaient de défendre leurs intérêts les plus immédiats. C’étaient certains traits de l’économie dirigiste qui leur offraient : le plein emploi dû à la pénurie de main-d’œuvre, due au fait que la somme des prévisions en matière de main-d’œuvre des entreprises excédait régulièrement la totalité du volume de la main-d’œuvre planifiée pour l’ensemble de l’économie. Pour les gestionnaires, la pénurie de main-d’œuvre leur procurait des sommes destinées aux stimulants matériels qui croissaient en proportion de la masse des salaires ; les ouvriers, en surplus, rendaient plus facile la réalisation du Plan malgré le fonctionnement irrégulier du système d’approvisionnement ; et les demandes périodiques d’ouvriers des entreprises par les autorités extérieures afin d’aider d’autres secteurs de l’économie. Pour les ouvriers, la sécurité de l’emploi était un droit. Pour défendre leurs droits, ils avaient le loisir de changer de travail et le faisaient à une cadence élevée. Il y avait aussi une forme de collusion entre les ouvriers et la direction qui pouvait prendre plusieurs formes, et sa manifestation la plus caractéristique était la Pripiska, où l’ajout de travail fictif et de production fictive, favorable à l’ouvrier qui recevait plus qu’il ne le devait par son travail réel, et au directeur qui réalisait et dépassait les objectifs du Plan. La troisième caractéristique de l’économie dirigiste était l’importance prise par le salaire social, les biens et les services fournis indépendamment ou presque du travail effectif. Bien évidemment, la Perestroïka menaçait ces acquis, aussi ne pouvait-il n’y avoir qu’une résistance passive ou active, selon les cas, des ouvriers.

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